Les « lois » de l’esprit

Les vendeurs d’appareils d’eye tracking ont beaucoup oeuvré ces dernières années pour nous faire accepter que la méthode scientifique pouvait nous aider à designer les interfaces.
A grands coups d’études spectaculaires, chiffres à l’appui, ils nous ont démontrées que nous lisons en « F », et que nous regardions les yeux des gens sur les photos.
Grand bien leur fasse.
La Science VS la Technique
Je ne vais pas ici remettre en question la valeur scientifique indiscutable de cet outil et des découvertes qui ont ou être réalisées grâce à lui.
Cependant, on peut se demander si découvrir des lois permet de les contrôler. Et surtout, dans quels cas. Nul doute que la découverte des lois physiques à autorisé les hommes à s’affranchir de la démarche proto-empirique (« par tatonnement », dirions nous). Et certainement, la compréhension des effets qui modifient nos comportements sont à la base de notre compréhension du fonctionnement de l’esprit humain. On guérit même certains troubles grâce à leur découverte.
Mais les sciences sont descriptives. Le physicien ne crée pas le réacteur nucléaire. C’est le technicien (ingénieur) qui tire parti des découvertes pour façonner une machine reproduisant certaines des lois.
Pour l’esprit, c’est encore plus radical : aucune reproduction n’est possible. On ne peut qu’assister au spectacle de l’esprit. Connaître les lois fondamentales de la perception humaine ne transforme pas un psychologue ou un neurologue en manipulateur des esprits. Tout au plus peut-on influencer, voire corriger par une longue répétition consentie.
Le fantasme du marketing scientifique
Le discours scientifique est très à la mode dans le marketing, notamment grâce à la mode du « neuromarketing ». Cette discipline toute neuve a envahi les labos de recherche des grandes entreprises et à même réussi à faire quelques découvertes. Mais toujours, elles sont restées à l’état de simples constats, dont l’utilité est restée en débat. Quel intérêt de découvrir que les clients de Kellog’s sont attirés par la couleur jaune du paquet ? N’en serait-il pas de même s’il était bleu ? Et s’ils préfèrent le jaune, est ce parce que c’est jaune ou parce qu’ils reconnaissent leur marque préférée à cette couleur ? On pourrait le vérifier, mais pas besoin d’eye tracking ou d’IRM. Rien de nouveau sous le soleil scientifique, rien de nouveau dans les promesses du marketing.
Appliquer les lois
Les bonimenteurs jouent sur une confusion et un argument d’autorité. Ce dernier affirme : « je suis scientifique, je suis légitime, et irréfutable par un non-scientifique ». Certes, mais puis-je me permettre de souligner la confusion qui est entretenue entre :
- D’une part le fait scientifique : l’eye-tracking permet de découvrir des lois générales de la vision humaine.
- D’autre part la prédiction pseudo-scientifique : l’eye-tracking permet de garantir (prédire) des comportement particuliers.
Nul besoin d’être scientifique pour contester la dernière affirmation, qui est un problème de philosophie des sciences très vivace : les sciences descriptives sont dépendantes de l’observation, et leur description est partielle (même pour un positiviste, elle est partielle tant qu’elle n’est pas complète, ce qui est loin d’être le cas). L’eye tracking « marketing » peut au mieux édicter des lois particulières pour une interface particulière. Autant dire que de particulier en particulier on tombe dans le singulier, soit l’inverse du significatif.
Connaitre l’esprit humain ne sert-il donc à rien pour un designer ? Il est sûr qu’un doctorat en sciences cognitive n’est d’aucune aide pour devenir un designer, et qu’on ne peut juger de la qualité d’une interface que sur pièce, prototype ou produit fini. Cependant, les observations empiriques cumulées ont permis de connaître les grandes erreurs à éviter, et un le test utilisateur d’interfaces homme-machines par des observateurs qualifié a prouvé sa fiabilité pour améliorer le taux d’échecs.
Il est aujourd’hui criminel pour un designer web ou logiciel de ne pas connaitre ces sujets, c’est une question de culture générale, et de compétence.






