L’argument graphique dans les nouvelles technologies

Un article publié chez ReadWriteWeb me fait réagir :

Fabrice Epelboin nous décrit les difficultés que devraient rencontrer le secteur de l’édition dans les années à venir face à l’émergence des lecteurs d’ebook, que ce soit sur du matériel dédié comme le Kindle d’Amazon ou le Reader de Sony, de l’auto-édition et du livre à la demande (par exemple avec lulu.com), et le modèle de gratuité qui s’impose aujourd’hui jusqu’à l’écrit.

La crise qui touche l’industrie musicale et qui commence à faire vaciller la presse (voir chez Etienne Mineur) finira à moyen terme à toucher l’édition traditionnelle pour les mêmes raisons et causes. Les allégations vont bon train sur les futurs probables, mais je relève surtout une phrase très pertinente à propos du passage à l’ordinateur dans l’édition :

Les éditeurs auront beau crier à une perte dramatique de qualité dans l’art de l’édition, la réalité se fera vite jour quand le grand public réalisera que cette qualité a disparu dans les années 90 avec l’arrivée de la PAO et une course effrénée aux profits que cette technologie, qui permettait d’abaisser drastiquement les couts de fabrication d’un livre, permettait.

Tout à fait. Les maquettes et la typographie des livres et magazines des années 90 sont un florilège du pire du graphisme du XXème siècle. Et ce n’est que récemment que les infographistes semblent s’être rapproprié les bases de la typographie et de la composition pour exercer leur métier. Il faut dire que l’on a bombardé des gens à la mise en page, voire au graphisme, qui n’avaient soit aucune compétences informatique, soit aucune connaissance graphique. S’en est suivi des années de fouillis visuels incontrôlable avec de grands manipulation certes expérimentales, mais incongrues, à base d’élargissement sauvages des caractères typographies, de multicolonnages justifiés au hachoir, d’ombres portées tartinées à longueur de page, ‘en passe et des meilleures…

Je ne pense pas que l’édition dans on ensemble ait suivi ce mouvement vers le bas, mais je pense qu’effectivement chaque glissement de compétences est suivi d’une phase d’incompétence. Quand je vois la typographie d’un ouvrage sur un Kindle, je suis sans voix :

Le Kindle d'amazon

Tous, je dis bien tous les livres adaptés sur le Kindle sont moulinés et proposés de cette manière. Du texte au kilomètre sans maquette, sans recherche, sans respect pour l’œuvre de l’écrivain (lesquels s’en plaignent assez, d’ailleurs ).

En bref, encore du pain sur la planche pour faire comprendre au monde ingénieur et marketeur à quoi sert le graphisme…

Le design en comité

Il y a une tendance naturelle dans la communication à soumettre le travail du graphiste à l’approbation d’un comité d’intéressés allant du patron au chef de com, en passant par le responsable marketing, le responsable commercial, leurs éventuels assistants, et quiconque se sentira endossé de la responsabilité de ce sujet.

On assiste parfois à des décisions collégiales absurdes tentant de faire le grand écart entre les nécessités de chaque service, transformant le design en puzzle de sens et de fonctions, sans compter bien sûr les querelles intestines, le consensus, tous les freins habituels à la prise de décision.

Je suis tombé sur cette excellente parodie : à quoi ressemblerait le panneau Stop s’il avait été désigné en comité ?

Pour ce qui est du design d’interaction, l’analyse qui est faite de l’expérience du design d’un interface utilisable par un comité est la suivante : un comité est toujours un groupe trop réduit (et qui plus est ne possédant qu’une vision partielle des utilisateurs, sa somme d’expertises ne formant pas un tout « utilisateur moyen »). Mieux vaut préférer pour le même nombre de personne des gens neutres quand à la responsabilité du projet.

Mieux : les projets open source ont commencé à expérimenter, avec succès semble-t-il, le design par la communauté, qu’ils opposent au design par comité. C’est évidemment une nouvelle force pour l’open source après avoir été si longtemps le mouton noir des ergonomes. Des enseignes comme amazon ou facebook tentent déjà d’appliquer ce principe, mais sans en respecter les règles (les tendances révlées par la consultation des utilisateurs sont probablement soumises à un comité !), provoquant la colère de leur visiteurs réguliers. Ce qui somme toute n’est pas bien grave pour facebook, mais l’est plus pour Amazon qui est un site marchand.

Une idée à creuser donc, surtout sur des projets moins massivement consultés, comme peut l’être un progiciel ou un intranet.

« Less is less »

Mies van der Rohe a bouleversé l’idée que l’on se faisait de l’architecture, et son influence a atteint tous les arts décoratifs. Son mot fameux, « Less is more« , est devenu un mot d’ordre pour tout designer, du graphiste comprenant l’importance du vide pour poser le plein au designer industriel à la recherche du streamline parfait (un coup de Raymond Loewy cette fois ci).

Pavillon allemand de l'exposition universelle de 1929

L’art ayant suivi un chemin parallèle avec le minimalisme et les aller retours entre les deux mondes se faisant de plus en plus denses, la confusion s’est installée entre simplicité et minimalisme. Or, van der Rohe, homme d’esprit, ne s’est pas contenté qu’une saillie géniale, et a également commis le très inspiré « Dieu est dans les détails » !

On a beaucoup glosé autour de ces deux phrases et loin de moi l’envie de vous infliger un pénible résumé des positions des différents camps. Cependant la tendance minimaliste a une influence désastreuse dans le design d’interface du fait de la confusion dénoncée plus haut. Don Norman, un des vieux gourous de l’utilisabilité, a jeté un pavé dans la marre avec son article « Simplicity Is Highly Overrated« , où il exprime son agacement face à cette nouveau crédo qui oblige les designers à débarrasser nos écrans de toutes les fonctions qui pourraient nous être utiles. Google et Apple sont les maitres incontestés de la page quasi-blanche, immaculé d’efficacité et d’élégance, suivons leur exemple ! Les Suisses ont imposé l’helvetica et la grille de composition dans l’unique but de nous aider à soustraire méthodiquement de nos compositions tous leurs éléments superflus, voilà qui est certain !

Excès d'helvétisme

Voici des débats esthétiques forts intéressants, mais qu’en est-il du design, de son utilité, de son utilisateur ? Norman est certes volontairement provoquant, mais c’est en réponse à la posture, arrogante de surcroit, des designers clamant la supériorité de leur démarche dés lors qu’elle brille a éliminer de l’information.

Apprenez une chose, designers de tous poils : de nombreuses interfaces d’une grande laideur jouissent d’une immense popularité et apportent entière satisfaction à leur utilisateur. L’interface est un outil, et votre savoir devient inutile (du moins dans un premier temps) face au défi que représente la conception d’un ensemble cohérent de fonctions, d’interactions et de tâches acceptables pour un utilisateur, et dont l’élégance se niche avec discrétion « dans les détails » !

crocquis de l'interface de vimeo.com

Rassurez vous, la compétence graphique, et je m’en félicite étant moi même graphiste, sera vite nécessaire pour rendre l’interface utilisable, bien que le goût des uns ne soit pas celui des autres, aussi les ergonomes aiment ils à s’entourer de créatifs capables de rendre leurs préconisations digestes. La simplicité, en réalité, est dans l’exécution de la tâche. Mais une tâche ardue le restera, et il importe de conserver la complexité nécessaire à son accomplissement, en accompagnant son apprentissage puis sa facilitation par les fonctions avancées indispensables aux utilisateurs experts.

Un article un peu agacé, les coups de gueule font du bien de temps à autres. Et n’oubliez pas : « Le minimalisme c’est pour les feignants ! »

Le minimalisme, c'est pour les feignants !

Le minimalisme, c'est pour les feignants

« Votre design est naze ! »

Excellente présentation pour ceux que l’anglais n’effraie pas. Je souscris totalement à la méthode développée dans cette vidéo, qui rejoins ce que j’essaye de faire de mon coté, et qui prend au sérieux les remarques pourtant parfois absurdes de nos client face à nos réalisations.

Attention par contre, ce monsieur a l’air complètement fou. N’oublions pas qu’il est anglais.


Your design sucks! from Paul Boag on Vimeo.

Le designer ne doit pas se draper dans sa toge de créateur pour imposer sa précieuse et rare création dans laquelle il a mis tout son suc vital. Les remarques du client ou de son équipe ont toujours un objectif politique pour l’entreprise (ou l’association, l’institution, peut importe), et il faut apprendre à gérer ces objections, comprendre ce qui les motive.

J’aime particulièrement le passage sur les « Alpha male » des équipes de direction qui veulent absolument donner leur avis, surtout les chefs de com!

L’esthétique de l’utilisabilité.

L’édifiant article d’Information Architect, la star japonaise de l’utilisabilité (on a des stars, nous autres…), compare le nouveau webmail « mobileme » d’Apple au vétéran de google, gmail. La démonstration développe une observation maintenant connue et admise : les interfaces à base d’icônes sont moins faciles à utiliser que celles à base de libellés textuels :

Apple veut séduire, et l’interface est très soignée, mais sans description, l’icône est souvent vide de sens dès lors qu’elle propose un service spécifique. Ainsi, chacun reconnaitra aisément l’icône « Maison », « Mail », « Dossier », mais celles, plus inhabituelles que peut proposer une application, comme « Upload », « Droits des utilisateurs », « traitement par lot » ou autres fonctions plus avancées, demanderont à l’utilisateur d’ouvrir ces menus pour en explorer le contenu. Une véritable enquête en somme.

Les icônes ont leur importance, elles sont utiles pour la productivité des tâches courantes une fois l’interface connue, et peuvent également faciliter l’apprentissage d’un logiciel. Tout est une question de mesure, et chaque cas est particulier.

L’intention d’Apple de créer une interface agréable est toute à son honneur, bien qu’ils aient péché par excès, et Google à démontré son souci de l’utilisateur au point d’être une référence dans le domaine de l’ergonomie. Mais une interface utilisable doit elle être aussi pauvre, pour ne pas dire moche ?

L’article d’Information Architect se termine par une leçon à Apple : la beauté est aussi dans l’utilisabilité. Pour ma part, je ferais le reproche inverse à Google : l’utilisabilité n’exclue pas la beauté.

Tous les ergonomes vous le confirmeront : une interface sans graphisme est inutilisable. Il suffit de voir à quoi ressemble un « wireframe » (fil de fer), qui place les éléments une fois réunis les données de l’analyse :

Sans aucun doute, travailler sur ce triste sire ne peut que provoquer une antipathie croissante, digne de celle que connaissent les utilisateurs des pires ratages de Microsoft. Plus fondamental, une interface sans contrastes, sans accroches, sans repères, apparaît comme un charabia surchargé, sans hiérarchie, et cela quels que soient les efforts des concepteurs. Utilisabilité et esthétique sont donc indispensables pour apprivoiser l’utilisateur, et surtout, ces deux critères remplissent le même rôle, qui me tient personnellement à cœur: ils expriment la cordialité du service, et par conséquent des personnes qui en ont la charge.

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